Éditorial de Philippe Coléon – Transmettre, c’est permettre

Article mis à jour le 20 mars 2020
En 1957, Albert Camus dédiait son discours de réception du Prix Nobel de Littérature à Louis Germain, l’instituteur de CM2 qui lui permit de poursuivre ses études - décelant derrière le petit garçon pauvre d’Alger...

Transmettre, c’est permettre

En 1957, Albert Camus dédiait son discours de réception du Prix Nobel de Littérature à Louis Germain, l’instituteur de CM2 qui lui permit de poursuivre ses études – décelant derrière le petit garçon pauvre d’Alger un potentiel extraordinaire. « Mon cher petit », répondait quelques temps plus tard par courrier « Monsieur Germain » à son ancien élève devenu grand homme, « Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant: le droit de chercher sa vérité ». Que de sagesse et d’amour de son métier devait-il y avoir en Monsieur Germain – comme en tant d’autres enseignants qui dédient toute une vie à leurs élèves ! Et comme on aimerait pouvoir les écouter, partager leur savoir, leur savoir-faire !

Or nous assistons à un paradoxe étonnant : alors que l’éducation est par excellence l’art de la transmission, on n’apprend pas ou si peu l’art d’enseigner. A l’école, la connaissance que les professeurs ont acquis en de longues années de pratique aux côtés des élèves ne se transmet pas. Chaque année en France, 20.000 enseignants partent à la retraite, emportant dans leurs sacoches plus de 800.000 années de travail[1]. 20.000 jeunes profs arrivent pour prendre la relève, sans bénéficier des conclusions de leurs aînés. Quand un excellent prof, plébiscité par ses élèves, quitte l’école – fin de carrière ou changement de vie, son précieux savoir-faire disparaît avec lui. C’est un peu une bibliothèque qui brûle à chaque départ, et un savoir précieux, durement acquis, qui se perd. Jetés dans le grand bain de la transmission, les jeunes enseignants n’ont plus qu’à réinventer la poudre.

Cette « crise de la transmission » ne touche pas seulement l’école. Les parents en souffrent également – on « apprend » rarement à élever un enfant. Un parent sur deux exprime dans cette tâche ardue un manque total de soutien, d’exemple ou d’accompagnement[2]. Le partage d’expérience d’un « senior » à un « novice », là encore, est clé : on note une réduction significative de la dépression post-partum lorsque la jeune maman bénéficie d’un accompagnement postnatal par un professionnel ou un parent « confirmé »[3].

En effet, il n’est pas toujours évident de partager spontanément ses difficultés ou ses hésitations avec un pair – j’ai souvent entendu de jeunes enseignants confiant qu’ils évitaient partager leurs problèmes avec les collègues de leur âge, par pudeur ou par fierté. Mais avec un aîné, un mentor – un conseil qui indique la voie avec bienveillance, l’échange est dédramatisé. Une chercheuse en sciences de l’éducation de l’université d’Ottawa montrait récemment que la mise en place de mentorat professionnel chez les enseignants génère une diminution notable du stress, une plus grande estime de soi, un engagement professionnel renforcé et une meilleure propension à prendre des responsabilités[4].

En France d’autres secteurs que celui de l’éducation ont depuis longtemps adopté ce réflexe de transmission – à travers notamment le système d’apprentissage, qui a pris plus largement le relai des anciens « compagnonnages ». A l’école, pourquoi mettre au placard l’expérience de ceux qui ont vu passer sur leurs bancs des milliers d’élèves, des dizaines de générations, certes toutes différentes, mais qui ont toutes en commun un désir – apprendre, grandir, se réaliser ? A l’heure du débat sur les retraites, donner une place dédiée à l’échange avec les plus expérimentés, c’est renforcer à la fois le lien intraprofessionnel et intergénérationnel. C’est mieux outiller les plus jeunes et revaloriser les plus âgés, améliorer du même coup le début et la fin de carrière en ouvrant à chaque étape de nouvelles options et perspectives. Permettons aux plus jeunes de monter sur les épaules de leurs aînés, pour voir toujours plus loin au service des élèves.

[1] Bilan social du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse 2017-2018 – Enseignement scolaire. Edition 2019.

[2] « Être parent aujourd’hui », Enquête BVA pour Apprentis d’Auteuil, Avril 2017.

[3] Y. Takahashi, K. Tamakoshi, « Factors associated with early postpartum maternity blues and depression tendency among Japanese mothers with full-term healthy infants », Nagoya J Med Sci., 76(1-2), 2014, p. 129-138.

[4] C. Duchesne, « L’établissement d’une relation mentorale de qualité : à qui la responsabilité ? », McGill Journal of Education, vol 45 n°2, 2010.

L'auteur
Président directeur général et associé d’Acadomia
Philippe Coléon est président directeur général et associé d’Acadomia. Passionné d’éducation, il explore depuis plus de vingt ans le métier et ses enjeux sur le terrain.
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Philippe Coléon est président directeur général et associé d’Acadomia. Passionné d’éducation, il explore depuis plus de vingt ans le métier et ses enjeux sur le terrain.

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